La récente victoire de l'Espagne à la coupe d'Europe de football
risque d'occulter un évènement qui pourrait ne pas être considéré à sa juste
mesure : une commission du Parlement espagnol a proposé le 25 juin que
le pays reconnaisse des droits aux grands singes. Ces animaux devraient
être considérés comme membres d'une « communauté d'égaux » dont fait
partie l'homme.
La commission environnementale multipartite du Congrès des députés demande
au gouvernement de faire adhérer l'Espagne au Projet grand
singe (GAP) dans les quatre mois qui viennent. Accessoirement, l'Espagne
devrait faire la promotion de cet engagement auprès de ses partenaires
européens. Le GAP créé, notamment, par le controversé philosophe utilitariste Peter
Singer, s'évertue depuis des années à présenter le bonobo comme un animal
quasi humain. L'intention est que soit reconnus le « droit à la vie »
et « la liberté individuelle » des grands singes et que l'on ne
puisse pratiquer des actes de torture sur eux.
Sous des intentions louables ne se dissimule-t-il pas une autre
conception de la vie et de l'univers ? La quasi reconnaissance d'une
personnalité juridique avec des droits à des animaux par un Etat est une
première et n'est pas sans inquiéter : il y a là une redéfinition de
l'homme. Une nouvelle anthropologie juridique incluant l'animal n'est-elle pas
le signe d'une confusion morale nourrie par une certaine sensiblerie,
caricature de la sensibilité naturelle face au monde animal ?
Pour aller plus loin...
Le terreau de l'antispécisme,
une idéologie « antiraciste animaliste »
De tout temps et en tout lieu, les hommes ont entretenu un
questionnement quant à l'animal : instrument ou compagnon, il a aussi
toujours nourri l'imaginaire même sous des formes chimériques (le Pégase ou le
Minotaure, par exemple). La littérature de toutes les époques et de tous les
lieux s'est emparé de l'animal : du moraliste français La Fontaine au romancier
japonais Soseki, de
l'antique et mythique histoire du chien d'Ulysse qui meurt de joie en le
revoyant à l'œuvre de science-fiction L'île
du docteur Moreau de l'écrivain Herbert G. Wells, l'animal n'a pas été
négligé. Toutes les couches sociales et culturelles ont été interpellées.
Confronté au monde animal,
l'homme a dû établir un rapport à lui : il l'a instrumentalisé, l'a
considéré comme compagnon ou l'a vénéré.
Ainsi, la confusion entre l'homme et l'animal n'est pas une innovation. Cependant,
ce qui l'est, c'est l'anthropomorphisme (qui attribue des caractères humains à
l'animal) juridique moderne de l'Espagne, car l'Etat ne reconnaît de droits et
de personnalité qu'à l'être humain. La personnalité juridique est apparue dans
le droit romain et s'est répandue dans les divers systèmes juridiques
contemporains sous différents avatars, mais ne concerne jusqu'aujourd'hui que
les seuls êtres humains. Le droit étant normalement le miroir de la
société, pendant des siècles aucune personnalité ou aucun droit n'a été reconnu
à l'animal.
Durant ces siècles, la relation
de l'homme à l'animal est devenue de plus en plus homogène dans les diverses
civilisations, même si bien des disparités existent encore. Et cette
homogénéité tend vers l'affection du premier pour le second. Des actes de
cruauté à l'endroit des animaux existent encore, certes, même massivement, mais
le fait est que l'animal est de plus en plus perçu comme un être sensible.
Rapproché de l'homme jusque dans son habitat, l'animal a semblé, pour plus
d'un, en prendre les caractères. L'imaginaire a également rapproché les animaux
sauvages et dangereux de l'homme, ainsi Le
Livre de la Jungle. Ces dernières années, un courant mené par Peter Singer et se définissant
comme antispéciste a vu le jour.
L'antispécisme est, pour
simplifier, une idéologie qui compare la distinction morale homme-animal - et donc la reconnaissance de droits qui en est
tirée au profit du seul homme - au racisme. Le raisonnement est que l'être
humain ne peut nier des droits aux animaux en posant son espèce comme
référence. Un exemple utilisé est l'esclavage : le Noir était réduit à un
bien, le Blanc se prenant lui-même en référence pour définir l'humanité. Les
antispécistes tentent donc de convaincre que l'animal aussi doit être extrait
de cette vision du monde. Comment cette philosophie marginale a-t-elle pu
gagner du terrain ?
La proximité réelle (voisinage)
ou imaginaire (littérature, cinéma, etc.) de l'homme et de l'animal a modifié
la perception qu'avait le premier du second. Tout un monde où l'animal est vu
de façon anthropomorphique ne peut qu'arriver à lui accorder un statut de plus
en plus proche de celui de l'homme. En France, ainsi, la loi
du 6 janvier 1999 a modifié le Code civil : l'animal, toujours meuble,
n'est plus une chose, mais juridiquement
un animal. Il est meuble, car mobile et bien d'une personne. Certes, cette
reconnaissance n'est pas abusive par rapport à la définition de l'homme, car
l'animal est toujours reconnu comme appartenant à une personne et il n'est pas
anormal que l'animal éprouvant des sensations soit différencié de la simple
chose. Cette prise en compte de l'animal n'est pas nouvelle en droit
français : une loi de 1850 punissait les mauvais traitements infligés
publiquement aux animaux et un décret de 1959 a étendu les sanctions aux actes commis en
privé. La différence entre la loi et le décret était que le premier texte
visait surtout à ne pas choquer les témoins de la maltraitance. Dans bien
d'autres pays, l'animal bénéficie d'un minimum de protection, ainsi la Californie refuse le gavage
des oiseaux depuis 2004, ou l'Allemagne « interdit de nourrir un animal de
force, sauf pour des raisons impérieuses de santé » depuis 1993.
Cependant, le mouvement
antispéciste va bien au-delà du simple souci du bien-être de l'animal : il
réclame des droits
pour lui(1). Autrement dit, il réclame que l'animal dispose d'une
personnalité juridique, laquelle le rendra titulaire de droits. Pour imager en
restant sur l'exemple des volatiles : le canard n'est pas vu comme un
animal qu'il faut bien traiter avant une éventuelle consommation, il serait
plutôt vu comme un Donald Duck en plus sérieux : personnage réalisé et
donc personne réelle. Et l'identification de l'animal à l'homme par toute une
littérature est un terreau des idées antispécistes. Alors que la lecture d'une
bande dessinée de Walt Disney permet à l'imaginaire de l'enfant de se
développer, une manipulation antispéciste conduit à ne plus distinguer le sympathique
Donald Duck du simple canard de basse-cour destiné à la consommation. Le fait
que le mouvement antispéciste se développe témoigne de la confusion
anthropomorphique. Mais, également, joue une association scientifique de l'animal
à l'homme.
La conception darwiniste et
néo-darwiniste de la vie a rapproché le singe de l'homme, si ce n'est
l'inverse. L'enseignement sur le sujet combiné à l'anthropomorphisme ambiant ne
peut qu'amener, tôt ou tard, à une refonte de la perception qu'a l'homme du
singe. La proximité génétique entre l'homme et le chimpanzé est un leitmotiv :
98-99% de leur ADN identique est un chiffre affiché depuis des années.
Aujourd'hui, 96%, mais l'importance de la question ne se joue pas sur cette
marge(2), sauf si
on regarde ce que représentent les pourcentages : 1,23% des
différences est constitué de substitutions uniques de paires de base, cela
représente 35 millions de mutations. Or, plus encore, il y a 40-45 millions de
bases chez l'homme absentes chez le chimpanzé et inversement. Cependant,
n'entrons pas dans un débat biologique - d'autres le feront mieux -, car le
propos ici est justement d'extraire l'homme du simple fait biologique.
L'argument de la proximité
génétique est donc utilisé pour pousser à la modification du statut de certains
animaux. Sous cet argument biologique, mais incomplet, se trouve une conception
anthropomorphiste, elle non pas biologique, mais morale : on prête à
l'animal des performances psychologiques, morales et intellectuelles qu'il n'a
pas toujours. Convaincus par cette idée, les antispécistes harcèlent l'opinion
et commencent à ester en justice. Ainsi une association de défense des animaux
a parlé d'aller
devant la ... Cour européenne des droits de l'homme pour défendre deux singes.
Pour que deux chimpanzés puissent bénéficier de dons, l'association avait
demandé à la justice autrichienne de leur reconnaître la personnalité juridique
et de lui donner, à elle, un statut de tuteur sur ces animaux. La justice a
refusé, car la mise sous tutelle requiert, selon la loi autrichienne, que le protégé soit atteint d'un
handicap mental ou qu'il y ait urgence nécessitant qu'une personne gère les
affaires d'une autre. On le voit, l'idée même d'aller devant la Cour européenne est un acte
de provocation, voué à l'échec, mais les antispécistes le savent : c'est
en harcelant l'opinion et maintenant la justice qu'ils peuvent faire avancer
leur cause.
Une idéologie liée à la
réduction de l'homme
Peter Singer est un philosophe utilitariste et antispéciste, néanmoins
il convient de distinguer les deux philosophies qui ne sont pas calquées l'une
sur l'autre. Il y a seulement des coïncidences, mais elles ont leur importance.
L'utilitarisme, sous son pire angle, avance l'idée qu'il est légitime de
sacrifier des êtres pour le bien-être d'un plus grand nombre d'êtres. Le père
de l'utilitarisme, Jeremy Bentham, avançait l'idée que les animaux et les
humains étaient égaux dans le principe : ils peuvent les uns et les autres
ressentir des sensations de bonheur ou de malheur. Cela suffisait pour mettre
l'animal et l'homme au même niveau. Mais cette thèse ne consacre pas de droits,
elle parle de bien-être. Il ne s'agit donc pas d'une philosophie antispéciste,
car cette dernière réclame des droits pour les animaux (droits adaptés à leur
capacités, précisons-le : un renard ou un serpent ne serait pas éligible à
des fonctions politiques !).
A partir du moment où l'on accorde des droits aux animaux une
personnalité juridique, le risque est, dans une telle conception de la vie, de
sacrifier des vies humaines au profit de vies animales. Par exemple, si un des
grands singes qui pourrait être protégé en Espagne devait être soigné grâce à
des cellules souches embryonnaires, rien dans une telle logique philosophique
ne s'y opposerait. La logique juridique suivrait la philosophique.
Que l'on accepte que l'embryon
est un être humain ou qu'on le nie, la convergence doit quand même avoir lieu
sur ce point : l'homme (même si on ne le considère que comme
potentiellement homme) a une dignité particulière. Les croyants la relient à sa
création par Dieu, les agnostiques ou les athées peuvent la relier à sa
performance intellectuelle : c'est un être de raison. Or, même une
personne qui refuse de considérer l'embryon comme un humain, doit bien le
considérer comme un humain potentiel, c'est-à-dire qui sera capable de
raisonner autrement qu'un animal. Mais, dira-t-on, l'handicapé mental est-il
alors exclu ? Non, car son handicap est transcendé : pour la
conception chrétienne, par son essence posée par Dieu ; pour une position
neutre ou athée, par son appartenance au groupe humain qui est conscient de sa
spécificité, de son statut et de ses droits. Dès lors, la différence ontologique
entre l'embryon (c'est-à-dire ce qui fait qu'il est ce qu'il est) et l'animal
reste une barrière moralement infranchissable. Les cellules souches de
l'embryon ne peuvent être utilisés dans des actes thérapeutiques en faveur des
animaux (cela même si le but est de réaliser des tests qui devraient servir à
l'homme, comme ici).
Le sacrifice d'une vie humaine
(ou seulement jugée potentiellement humaine) devient possible, car en plus de
réduire la notion de l'homme dans sa largeur (exclusion des personnes non-nées,
voire des mourants et des handicapés selon certaines conceptions) et dans sa
profondeur (négation de sa spécificité dans la nature), on humanise l'animal.
L'homme et l'animal finiraient par se rencontrer à un pallier ontologique
défini par le discours ambiant, voire le droit, et la conception utilitariste
pourrait triompher : le souci du bien-être du plus grand nombre, qu'il
soit animal ou humain.
Selon l'artiste Judy Chicago qui a réalisé The Holocaust
Project, le fait de considérer les Juifs comme des animaux a conduit à
faciliter la Shoah. Et
elle a raison : les mécanismes psychologiques de l'homme sont ainsi faits
qu'il a besoin de se déculpabiliser et justifier son action pour commettre un
crime. L'esclavage que nous citions plus haut en a été un exemple. Mais, J.
Chicago est allée plus loin en comparant la Shoah au fait de tuer des animaux. Que des mises
à mort soient choquantes, personne ne peut le nier et les voix peuvent
légitimement s'élever pour demander un minimum de considération pour l'animal,
mais il y a une différence avec égaliser l'homme et l'animal, que ce soit dans
les faits ou dans les sentiments. Or l'absence de maîtrise de ses sentiments a
souvent conduit aux pires dérives dont l'homme a été la principale victime. Si
l'émotion peut surprendre devant la mise à mort d'un animal, la raison impose
de distinguer cette fin de vie de celle d'un être humain, bien plus proche de
celui qui « compatit » que ne l'est l'animal. La pitié ne peut devenir une
identification à l'autre qui est plus autre encore, car d'une autre
nature : l'animal.
Reconnaître à l'animal des performances est
inévitable : il a la capacité de mémoire, donc d'apprentissage, de
construction, etc. Mais outre le fait qu'il a rarement la conscience de soi,
encore moins la conscience du futur sauf immédiat, c'est le fait qu'il n'est
pas un animal politique ni poétique qui le distingue de l'homme. Ici, la poésie
ne fait pas immédiatement référence à la capacité de versification de l'homme,
mais au fait que lui seul peut déployer un langage élaboré, conceptuel et être
conscient de ce qu'il sait, comme il est le seul à discerner le Bien du Mal. Le
chien n'est ni méchant, ni gentil : il est docile, inoffensif ou trop
agressif. La notion de Bien et de transgression lui est étrangère. La
désobéissance ne rime pas avec conscience de la faute, mais avec sanction. Le
bonobo qui a des rapports sexuels même avec ses enfants encore immatures
fait-il bien ou mal ? La question ne se pose même pas : la nature se
constate ici. Attribuer la connaissance du Bien et du Mal à l'animal c'est le
responsabiliser de manière virtuelle. On voit là le ridicule des conséquences
possibles de l'anthropomorphisme juridique.
Quelle suite pour l'Espagne ?
Le droit espagnol,
contrairement au droit français, prévoit l'exception d'inconstitutionnalité. C'est-à-dire
que si une loi contrevient à la
Constitution, norme suprême, le justiciable peut arguer de
son inconstitutionnalité et le juge n'appliquera pas la loi dans le cas précis.
Si une loi criminalisait le fait de tuer un grand singe légalement protégé comme une personne non humaine, l'accusé pourrait
relever que le titre
1 article 10 alinéa 2 de la
Constitution tel que rédigé actuellement ne concerne que les
êtres humains, mais on pourrait très bien voir la partie adverse lui opposer
l'alinéa 1 qui mentionne seulement la personne, sans préciser
« humaine ». Un tel cas de figure est grotesque et volontairement
caricatural, mais, à des degrés moindres, des cas d'espèces posant de tels
problèmes pourraient exister.
Dans l'immédiat, il faut attendre la décision
du Gouvernement Zapatero lequel a, malheureusement, une conception de la
dignité humaine bien relativiste.
En guise de conclusion, comment ne pas se
rendre compte qu'à partager sa place et sa dignité particulière avec l'animal,
l'homme se menace lui-même ...
(1) La Déclaration
universelle des droits de l'animal est dépourvue de valeur juridique.
(2) Le double de 2 ou
un peu plus n'est, ici, que le double de peu et il n'y a pas de quoi crier victoire.
(Jean Degert) CPDH - 01/07/08