Une nouvelle affaire sur la fin de vie occupe l'espace médiatique peu
avant la rentrée politique, comme pour éviter de relâcher la pression sur les
élus. Rémy Salvat, un jeune homme lourdement handicapé, a mis fin à ses jours après avoir demandé au Président de la République de
l'autoriser à mourir. Son acte serait la conséquence de la réponse négative du
Chef de l'Etat accusé de ne pas lui avoir « laissé le choix. »
Une nouvelle fois, le malaise est là face à la manipulation des émotions,
à l'étalage du privé dans l'espace public et à la déformation de la vérité comme
dans l'affaire
Sébire. On en vient à nouveau à réaffirmer la prétendue existence d'un
droit naturel à mourir, comme on désinforme sur l'existence des unités de soins
palliatifs. Dans ce débat tronqué, une seule voix étant médiatisée, n'y a-t-il
pas une manipulation de la démocratie. Est-ce au Président de la République de répondre
à des demandes de mort ? Plus encore, quand il répond par la négative,
est-il légitime de refuser son opinion au motif qu'elle serait
conservatrice ? La question implicite est de savoir si la position des opposants
à l'euthanasie doit être expulsée du débat public au seul motif qu'elle serait
sous-tendue par des considérations chrétiennes.
Pour aller plus loin...
La démocratie : pouvoir
du peuple ou tyrannie de l'individu ?
Les affaires d'euthanasie ou de suicide médiatisé prennent l'opinion à
témoin. Mais cette convocation du peuple se fait de la manière la plus
subjective qui soit : il n'est pas appelé à trancher sereinement et
objectivement, mais à prendre position contre le pouvoir et en faveur de la
culture de la mort. Pour ce faire, tous les moyens sont utilisés :
insistance médiatique sur la douleur qui rendrait la vie inutile et indigne,
dénonciation des autorités politiques, judiciaires et administratives qui ne
répondent pas dans le sens souhaité. Il faut noter que ce sont surtout les
médias audio visuels qui utilisent au maximum l'image qui instrumentalisent le
plus les émotions, la presse écrite étant plus nuancée.
L'opinion appelée à se prononcer ne comprend pas les réticences du
pouvoir. Ainsi, la décision du Tribunal de grande instance de Dijon refusant
l'euthanasie à Chantal Sébire a pu être décrite comme « réactionnaire ».
Pour plaire à l'opinion qui allait rapidement oublier la mort de cette femme,
la justice aurait-elle dû enfreindre la loi ? Le respect de la loi est-il
une preuve de bigoterie comme il a pu être dit ? La même question se pose
pour les autres autorités.
L'affaire Rémy Salvat semble dégénérer en affaire anti-Sarkozy. Le
propos, ici, n'est pas de se situer en faveur ou en opposition au Chef de
l'Etat sur sa politique générale. Et il est bien affligeant de voir qu'une
question de vie humaine qui est censée transcender la polémique soit simplement
réduite à une dispute de société. Faut-il croire que la vie de Rémy Salvat ne
valait pas plus qu'une question sur la valeur politique du Chef de
l'Etat ? Le jeune homme l'a peut-être souhaité tant ses propos sur M.
Sarkozy semblent faire de ce dernier le responsable de son suicide(1). En fait,
ce suicide est destiné à relancer le débat sur l'euthanasie : il s'agit
d'un acte militant volontairement médiatisé.
Le peuple a choisi ses autorités, c'est la démocratie. Ces autorités sont
appelées à naviguer non pas à vue, mais à envisager les conséquences à long
terme de leurs choix. Un chef d'Etat ou de gouvernement est en quelque sorte un
capitaine au long cours. S'il a un mandat, c'est pour éviter que le peuple se
prononce sans cesse sur tous les sujets médiatisés. La confusion souvent déjà
existante n'en serait que plus grande.
Mais le peuple a aussi le droit d'être réellement informé quand on lui
présente un sujet de société. Il est légitimement fondé à interpeller le
pouvoir et à infléchir sa politique en cours de mandat. Cependant si
l'information qui appelle sa réaction est fausse, sa pression sur le pouvoir
est viciée. Le quatrième pouvoir, c'est-à-dire les médias, peut-il prétendre
que la démocratie doit être respectée et laisser entendre que le pouvoir doit
autoriser l'euthanasie, quand lui-même désinforme sur l'action du pouvoir face à l'euthanasie ?
Dans le cas présent, le jeune homme qui s'est suicidé l'a fait parce que
sa mobilité se réduisait. Il ne s'agissait pas d'une personne en fin de vie,
mais de quelqu'un qui ne voulait pas vivre une vie jugée inutile. Le plus
embarrassant n'est pas qu'il pensait ainsi, mais que ses parents également
défendaient cette idée. Ainsi sa mère avait déjà tenté de l'euthanasier alors
qu'il avait 13 ans. Cette souffrance, évidemment réelle, mais appréhendée selon
une éthique plus que douteuse, a été étalée sur la place publique et la mort a
été présentée comme le seul recours.
Les Français sont pris à témoin et quasiment sommés de soutenir la
démarche militante de Rémy Salvat : la Présidence doit
accorder la mort, par la loi, à qui la lui demande. Cette mutation de
l'appréhension du pouvoir est incohérente dans le registre où elle se
situe : l'actuel chef de l'Etat est critiqué - à tort ou à raison, là
n'est pas le sujet - sur sa conception du pouvoir. Parallèlement, même ceux qui
critiquent son style attendent de lui qu'il tranche sur des sujets plus graves
que l'économie : il devrait exiger des parlementaires qu'ils accordent le
droit de mort à des innocents. Même si l'opinion publique était majoritairement
pro-euthanasie, cela ne suffirait pas à conférer de tels droits au Chef de
l'Etat. L'incohérence reste.
Une telle exigence n'est-elle pas une demande de dérive des pouvoirs
régaliens ? Un chef d'Etat ne peut évidemment pas accéder à de telles
demandes. S'il se doit d'être habité par sa fonction, il ne peut la dépasser.
Car il est le chef de tous et ne peut envisager un acte au
« bénéfice » d'un seul sans se poser la question du sort des autres,
sans quoi le véritable chef de l'Etat serait tout individu qui pourrait exiger
qu'il lui « accorde » la mort. Autrement dit, en faisant droit à ce
type de demandes, le pouvoir ne serait plus le pouvoir : derrière ce pouvoir
qu'on prétend accorder au Chef de l'Etat, en dépit de la loi en vigueur, c'est
dans l'immédiat le demandeur qui est le maître. Il aurait le droit d'exiger
l'impensable ce au seul nom de sa médiatisation.
A terme, une banalisation de ces demandes pourrait conduire une
administration, devenue bateau ivre naviguant à courte vue, à reprendre la main
et proposer la mort comme option, comme récemment une caisse d'assurance
maladie dans l'Oregon. Ainsi, si le pouvoir cédait, il ouvrirait la porte à une
logique totalitariste où la culture de la mort serait même imposée. Les
demandeurs, comme la partie de l'opinion publique qui les suit, ont-ils mesuré
toutes les conséquences de leurs exigences ?
L'individu exigeant et la
conscience
A chaque fois qu'une demande d'euthanasie est médiatisée, les
journalistes et les promoteurs de cette modalité de fin de vie mettent en avant
la lucidité de la personne qui souhaite mourir. Il en a ainsi été de la
présentation de Chantal Sébire, pourtant dépassée par les évènements selon sa propre
fille. L'affaire Sébire est
d'ailleurs encore floue et remplies de zones d'ombres, notamment à cause de la disparition de prélèvements biologiques effectués sur sa dépouille. Auparavant, il
avait été question de l'euthanasie de Vincent Humbert dont le kinésithérapeuthe
affirme qu'il ne souhaitait pas réellement mourir. Et Rémy Salvat ?
Il n'est pas interdit de se demander si une éducation mortifère n'a pas
joué sur les valeurs de ce jeune homme. Sa mère ayant tenté de lui ôter la vie
alors qu'il entrait dans l'adolescence, on peut se demander si toute sa
construction psychologique n'en a pas été affectée. Certes, il aurait dit à sa
mère regretter qu'elle ne soit pas allée au bout de son geste, mais ces paroles pouvaient très bien être
celles d'un garçon éduqué dans l'idée que sa vie ne valait pas la peine d'être
vécue.
Du chantage au suicide comme
principe de gouvernement ?
Rémy Salvat a exigé d'être euthanasié et, face au refus du Chef de
l'Etat, il s'est suicidé. Sans lui manquer de respect et conscients de la
difficulté de ce sujet, nous ne pouvons cependant que constater qu'il savait
comment mourir. L'Etat ne peut faire droit à aucune demande d'euthanasie, car
cela n'est pas de son ressort et ne concerne pas l'usage de la force pour des
motifs de légitime défense ou d'ordre public.
Alors que le suicide est la première cause de mortalité chez les 35-44 ans et la deuxième chez les
15-24 ans, et que les autorités mènent une campagne de prévention de ce fléau, il serait complètement
incohérent et irresponsable de céder aux exigences de quelques personnes.
L'Etat n'a pas à être au service de toutes les demandes, même si elles sont
faites dans la douleur. N'est-il pas incohérent de menacer de se suicider si
l'on n'obtient pas le droit de mourir. Si un Etat cédait devant un tel chantage
a combien fortiori devrait-il céder devant tous les chantages ne mettant pas
en balance le suicide et l'euthanasie, c'est-à-dire la mort et la mort ?
On a pu voir, ainsi, des clandestins menacer de se suicider s'ils n'obtenaient
pas leur régularisation, avant que l'un d'eux ne renonce à mettre sa menace à
exécution pour... des raisons de santé. Céder devant ces demandes, c'est finir avec
la responsabilité individuelle comme avec la légitimité de l'Etat :
l'individu ferait endosser à l'Etat la responsabilité de ses choix, dont sa
mort ; l'Etat ne serait plus là que pour enregistrer des demandes appuyées
par le chantage.
Qu'il y ait une différence entre le suicide et l'euthanasie, nul n'en
doute : elle se situe au niveau du confort. Il est peut-être plus facile
de se faire « endormir » définitivement que de s'empoisonner soi-même.
Cela ne justifie absolument pas les demandes d'euthanasie. Personne ne peut
exiger d'être tué pour une telle question de confort. Personne ne peut tuer
pour éviter à autrui de se suicider sans confort. Ce n'est pas parce qu'un être
humain consent à sa dégradation que son prochain peut y participer et le
dégrader. N'en déplaise à l'Association pour le droit de mourir dans la dignité
dont les motifs sont plus que douteux(2).
Une démocratie n'expulse pas
les croyants du débat en raison de la laïcité
Au-delà d'un combat en faveur de l'euthanasie mené par certains lobbies,
il s'agit aussi d'une lutte contre le
droit d'exprimer une opinion opposé à ces revendications. Le Chef de
l'Etat, élu sur un programme et choisi comme personne, ne passe pas pour être
un catholique convaincu. Il a refusé d'accéder à cette demande parce que ses
conceptions philosophiques s'y opposent. Il n'est pas entré dans les détails de
sa pensée. Faut-il croire, d'après les critiques, que toute opposition à la
culture de la mort est une opposition religieuse ? Soit il s'agit d'une
méconnaissance totale de ce qu'est la religion chrétienne, soit il s'agit de
ridiculiser tout refus de l'euthanasie en le reléguant au rang de la religion
entendue comme superstition et absence de raison. Mais dans les deux cas, cela
ne peut suffir à évacuer les considérations religieuses du débat public et
démocratique. Au nom de quoi la démocratie serait-elle « le peuple moins
les croyants » et plus largement, moins tous ceux qui s'opposent aux
demandes individuelles médiatisées ? Autrement dit, par quoi se
justifierait le fait de n'accorder la parole qu'aux indifférents à la foi ?
Parce que les croyants imposeraient leurs conceptions ? Les croyants comme
les athées ou les agnostiques sont influencés par leur vécu et leur culture. Un
dirigeant athée ou un agnostique prend des décisions parfois imprégnées de sa
philosophie de vie qui n'évacue pas l'irrationnel, décisions qu'il peut imposer
au peuple. Mais étrangement il ne faudrait pas qu'un dirigeant se laisse guider
dans ses choix par une certaine conception chrétienne du monde. Malheureusement,
c'est en se soumettant sans discernement à ce diktat que bien des dirigeants se
présentant comme chrétiens affirment ne pas pouvoir voter, une fois dans la
sphère publique, contre des
lois mortifères. Paraît-il pour respecter une opinion qui serait prétendument
à 80% pro-euthanasie et qui est versatile : elle peut prendre cause
« par pitié » pour l'euthanasie d'une personne comme pour ne plus
avoir la souffrance médiatisée sous les yeux, mais peut ensuite se
désintéresser de ces problèmes.
Au-delà de la culture pro-vie, il s'agit bien d'un combat pour la
démocratie, pour sa survie. Une société qui autorise l'euthanasie se meurt
faute de percevoir la valeur de la vie humaine, mais son système politique
sclérosé s'enténèbre également dans sa descente au tombeau.
(Jean Degert) CPDH - 19/08/08
(1) La
mère de Rémy Salvat affirme que son fils suivait les affaires d'euthanasie. Il
devait être au courant des propos
de Nicolas Sarkozy, alors candidat à l'élection présidentielle,
sur la question. Certes, il y a quelques maladresses dans ces propos de M.
Sarkozy (« la vie tellement douloureuse [qui] n'est plus une vie »),
mais elles relèvent probablement davantage du langage parlé que de la réflexion
de fond. A-t-on laissé penser à ce jeune homme que la position du candidat
finalement élu avait changé ? Ou s'agit-il d'une tentative de forcer la
main du Président ?
(2) Par
exemple, le vice-président de l'association, par ailleurs avocat de Chantal
Sébire, dit avoir démissionné en raison de sérieuses divergences sur la fin de
vie, alors que le président de l'association avance une explication concernant
les honoraires de l'affaire Sébire. Ou quand la compassion est d'essence pécuniaire
(si cette affirmation non démentie est vraie)...
Livres à lire :
-
L'euthanasie
et le droit
-
L'extermination
des malades mentaux
-
Euthanasie
- Le dossier Binding et Hoche