Deux
accouchements récents défraient la chronique biomédicale : deux femmes,
l'une de 43 ans et l'autre de 59 ans, ont mis au monde des triplés après avoir bénéficié d'une assistance médicale à la procréation (AMP) au
Vietnam et en Grèce(1). La première qui avait accouché est dans un coma profond depuis le 1er juin.
Si
les deux histoires marquent les esprits, c'est en raison de l'âge très avancé
de l'une des deux femmes et du sort dramatique de l'autre, et non en raison de
la simple grossesse tardive située dans la quarantaine. Car il est de plus en
plus fréquent de voir des femmes ménopausées avoir recours à l'aide médicale
pour devenir mères. C'est la concrétisation de la rencontre du principe du
droit à l'enfant et des progrès de la technique. Le renfort de la science
permet à des femmes quadragénaires, voire quinquagénaires, de réaliser leur
projet de maternité sans tenir compte des limites naturelles et des enjeux éthiques.
Se
posent bien des questions telles que la différence d'âge trop importante entre
les parents et leurs enfants avec toutes les implications psychologiques et
morales, ou encore le sort des embryons non sélectionnés et qui ne le seront
jamais vu l'âge des mères. Sans parler des risques encourus par les fœtus (naissances
prématurées, décès in utero ou juste après la naissance, etc.). N'y-a-t-il pas, par
ailleurs, lieu de s'inquiéter de cette dérive technicienne qui érige en norme
morale le potentiel créateur de la science ?
Pour aller plus loin...
Le droit à l'enfant et
l'égoïsme dans la morale technicienne
L'individu est de nos jours comme jamais vu tributaire de droits qu'il
peut opposer à l'Etat et à la société, voire à la nature. Ces droits inscrits
ou non selon les sociétés, font de plus en plus, au nom de la lutte contre les
discriminations, l'objet de revendications dont certaines dépassent toutes les
mesures de gravité. Ainsi en est-il du prétendu
droit à l'euthanasie de ceux qui ne peuvent se suicider comme du contestable
« droit à l'enfant » si cher à nos contemporains.
Le désir d'avoir un enfant est un désir tout à fait naturel et porté
par quasiment toute personne. Il ne faut donc pas s'étonner si les personnes homosexuelles,
des transsexuels ou
des femmes ménopausées le connaissent. Il est autant ancré chez eux que chez
les autres, car sans rapport avec les tendances ou l'âge pour qui n'est pas
encore parent. Pour autant, un désir ne peut automatiquement être transcrit juridiquement car toute société se
doit de fixer des bornes à ses sujets, notamment au nom du respect de l'autre.
Cet autre peut être l'enfant à venir.
Un être sans existence ne peut être considéré comme un prochain
pourrait-on objecter. Mais si le projet d'avoir un enfant se distingue du fait
d'en porter un ou d'en mettre un au monde et de l'élever, il y a tout de même
le choix de concevoir et mettre un jour au monde un individu. Sa virtualité n'exclut
pas tout devoir moral à son bénéfice comme ne pas se droguer même avant sa
conception. Même si une personne n'admet pas l'humanité de l'embryon, il reste
indéniable que la simple décision de procréer a pour but de transmettre la vie.
Les parents seraient-ils moralement dispensés de respecter leurs
enfants déjà nés ou qu'ils souhaitent avoir ? L'assistance médicale à
la procréation pose des problèmes de respect de l'enfant à venir.
Dans les deux cas de cette actualité, les enfants ont été conçus grâce à
des dons d'ovocytes : leurs mères légales sont leurs mères porteuses sans
lien génétique avec eux. Soit leurs parents leur en parlent un jour, avec tous
les risques de troubles psychologiques liés à leur identité et à la quête de
leurs origines qui pourront alors se poser. Soit ils se taisent, ce qui
équivaut à leur mentir. Dans tous les cas, il y aurait à la base un manque de prise
en compte de leur dignité d'homme. Dans le second cas, on ajouterait une faute
à une faute déjà commise en amont. Le manque de respect est favorisé par la
confusion entre le possible et le bien.
A l'ère de la technicité et de la redéfinition des valeurs, la conscience
du bien et du mal a tendance à s'estomper : ce qui peut être techniquement
réalisé est dans bien des domaines défendu comme moral. Depuis plusieurs
décennies cette relecture de la morale a été justifiée par l'idée du bien
commun. Désormais elle s'explique aussi par le prétendu droit de l'individu
d'exiger ce qui lui procure du bien et de faire ce qu'il veut de son corps,
même s'il porte un enfant. La question n'est plus le bien de l'enfant, mais la
possibilité technique de satisfaire les envies des adultes. Si la science et la
technique leur permettent d'accoucher à près de 60 ans, rien ne semble devoir
s'y opposer. Mai 68 a
placé l'individualisme sur le pinacle des vertus : c'est la valeur qui permet désormais de juger du bien et
du mal, lesquelles conceptions deviennent relativistes du fait la multiplicité
des individus. Il est de moins en moins acceptable, au terme des valeurs contemporaines de défendre des valeurs
intangibles et universelles. S'y risquer est une profanation de la désormais
sacro-sainte morale relativiste. Cela devient d'autant plus vrai dans le
domaine de la procréation : les géniteurs, les mères porteuses parlent de
leur droit à disposer de leurs corps et des produits de ces derniers. La seule
objection morale est celle qu'ils peuvent opposer. Par exemple ne pas accepter
tous les embryons conçus au cours de la fécondation in vitro pour ne pas mettre en danger la vie de la mère. La morale
n'est plus métaphysique mais résulte de considérations pratiques relatives à
chacun, ce qui ruine toute sa pertinence, son universalité et son
intangibilité.
Dès le moment où le techniquement possible devient la source de la
morale, l'individualisme trouve un puissant vecteur pour explorer les limites de
l'éthique et les franchir. Pourquoi s'encombrer de devoirs moraux envers
l'autre si l'on est considéré comme créancier de toutes sortes de droits allant
jusqu'à contrarier la nature qui serait discriminante ? Pourquoi se
demander s'il est bon d'avoir un enfant à un âge avancé avec de grands risques
qu'il soit assez tôt orphelin ? La personne à rendre heureuse n'est plus
l'enfant, mais le géniteur. Qu'il choie l'enfant ne peut dissimuler cet égoïsme
qui veut que l'enfant soit considéré comme un bien et non plus comme une
personne. Si l'on pousse ce raisonnement égoïste et [donc] relativiste dans
ses retranchements, on pourrait même admettre qu'une personne fasse une demande
d'euthanasie, à réaliser quelques années après le dépôt du dossier, en même
temps qu'elle entame des démarches d'adoption ou d'AMP.
Certains prétendront en objection à tout ceci que
décider mettre au monde un enfant handicapé est également de l'égoïsme et de
l'irresponsabilité(2), mais c'est le même argument qui les condamne qui défend
ce choix : un enfant pas encore né est une personne humaine et a droit au
respect. Il ne peut être tué dans le ventre de sa mère parce que celle-ci
supposerait que son handicap le rendrait malheureux, car personne ne peut juger
de l'intérêt à vivre d'autrui ; il ne peut être livré sur commande via
l'AMP comme simple bien familial, car il n'est pas un animal ou une plante
décorative. La distinction se fait aussi sur cet autre point : dans le cas
d'un enfant à naître dont on sait qu'il sera handicapé, la responsabilité
morale des parents ne peut être engagée, car il n'y avait normalement pas de
prise de risque. Par contre, les personnes qui bénéficient d'une assistance
technique savent qu'à un certain âge elles font courir de sérieux risques à cet
enfant.
Au final, les parents ne peuvent légitimement -
même si légalement bien des choses sont permises dans divers pays - jouer aux
apprentis-dieux grimpant la « tour de scalpels » d'une certaine
biomédecine. Si l'enfant - et non les parents - reste le centre du projet
parental, il y a fort à parier que ses géniteurs n'ont pas l'idée de le
concevoir après une vie professionnelle assez bien remplie, car ils savent
distinguer entre le droit de l'enfant à des parents et le prétendu droit des
parents à un enfant. Reconnaître le droit de l'enfant à avoir des parents,
c'est éviter des conceptions hasardeuses au mépris des lois de la nature. Malheureusement,
ces conceptions médicalement assistées risquent de devenir de plus en plus
fréquentes avec le recul de l'âge de la première grossesse.
La
discrimination est de nos jours le grand mal dénoncé par les promoteurs de la
philosophie du droit opposable. Or si la discrimination peut être une
injustice, elle peut aussi simplement valider une situation logique et/ou
naturelle : une personne atteinte de nanisme ne pourrait postuler à un corps
d'élite dans l'armée, pas plus qu'un aveugle ne saurait exiger de piloter une
Formule 1. De la même manière, une personne ménopausée a atteint un âge qui
l'empêche d'avoir des enfants. Si la nature est considérée comme discriminante,
il n'est pas étonnant de voir le recours aux aides médicales augmenter comme si
on pouvait lui opposer des droits.
Alors
même que l'on insiste sur le respect de l'environnement et que l'on se
préoccupe du sort de la planète, ne serait-il pas cohérent que l'on veille
aussi à respecter le centre de la
Création, l'homme à qui Dieu a confié la gestion de la Terre ?
(Jean Degert) CPDH - 09/09/08
(1) L'AMP
est autorisée en France jusqu'à l'âge de 48 ans, ce qui explique le recours à
un don de gamètes à l'étranger pour la femme de 59 ans. Quant au remboursement
de l'acte par la Sécurité
sociale, il se fait jusqu'à 43 ans.
(2) Le
risque existe même que pour des raisons budgétaires, la Sécurité sociale pénalise
les parents qui accepteraient d'avoir un enfant handicapé. Les nouveautés en
matière de dépistage présentent de sérieux risques éthiques.