En février 2008, le Nebraska avait adopté une loi « refuge » permettant aux parents en difficultés d'abandonner leurs enfants dans les hôpitaux de l'Etat sans être poursuivis par la justice. L'intention du législateur était d'encourager les femmes enceintes, notamment celles abandonnées, à ne pas avorter. Dès son entrée en vigueur, le 18 juillet, des parents et d'autres tuteurs légaux ont déposé leurs enfants, 35 au total mais un seul bébé. Des parents ont convergé de divers états vers le Cornhusker State et sont repartis sans leurs enfants dont une vingtaine d'adolescents. La loi a été révisée depuis, mais les abandons sont définitifs.
Le Sénat du Nebraska n'a pas innové en votant une Safe Haven Law, 46 des 50 états disposaient déjà d'une telle loi(1). Ce qui explique le choix de cet Etat par des parents désireux d'abandonner leurs enfants, c'est que la loi ne fixait pas d'âge limite. Dans les autres Etats, l'abandon légal va de 72 heures après la naissance (15 états), à un an pour le Missouri et le Dakota du nord. Entre ces deux chiffres, diverses législations fédérées fixent des âges allant de 5 jours (Etat de New York) à 90 jours (Nouveau-Mexique).
On peut s'interroger sur l'impact et la signification de tels abandons dans le Nebraska : n'y a-t-il pas là l'expression d'une déshumanisation et d'une conséquence de la destruction de la famille ?
Pour aller plus loin...
Ces lois sont connues aux Etats-Unis sous le nom de « Baby Moses laws », littéralement les « lois bébé Moïse », du nom du personnage biblique abandonné par sa mère pour son salut. Le principe n'est pas nouveau, dans bien des pays et à bien des époques(2) on trouve des espaces réservés à l'abandon de nouveaux nés. Les baby hatches ou « guichets d'enfants » visent à préserver la vie de ces derniers sans que la jeune mère soit accusée d'abandon. Le principe est noble, car en dépit des risques de souffrances chez ces enfants du fait de leur abandon, leur vie est sauvée. En revanche, les enfants ayant déjà atteint une certaine maturité sont dans un autre cas : ils ont connu assez longtemps leurs parents pour que cet abandon signifie d'une certaine manière une mise à mort psychologique et relationnelle.
La loi du Nebraska pose le système des abandons comme une alternative à l'avortement. Abandonner son enfant à un âge tardif, c'est lui dire que si on avait prévu l'avenir, on aurait avorté de lui. Différentes raisons président à ces ruptures filiales : ainsi un père devenu veuf a abandonné ses neuf enfants âgés de 1 à 17 ans. Ou encore une mère a fait de même avec sa fille de 15 après une dispute. Cette situation a incité le législateur à modifier la loi cinq mois après son entrée en vigueur afin d'en limiter le bénéfice aux enfants âgés au plus de 30 jours, et non 72 heures comme le demandait le Gouverneur. Un dernier enfant a été précipitamment abandonné juste avant la révision de la loi.
La pratique qui a été faite de la loi témoigne du relativisme et de l'inhumanité dans l'approche de la famille et de l'individu. L'un n'est pas sans l'autre, car cette relativisation conduit à nier l'humanité, et cette négation nourrit le relativisme dans un genre de cercle vicieux.
Le relativisme a conduit à considérer les choix de vie des parents comme prévalant sur le développement des enfants. Comme on le voit dans certaines revendications actuelles, on parle de moins en moins de droits de l'enfant et de plus en plus de droit à l'enfant. La personne mise en avant n'est plus l'enfant mais le parent [candidat]. Dès lors, il est logique dans cette approche que les choix de vie des parents aient la primauté sur l'épanouissement de l'enfant. Par exemple, la possibilité de divorcer ou simplement de se séparer sans tenir compte de l'impact de la rupture sur l'enfant(3). Il n'est pas question de juger les parents qui ne trouvaient peut-être plus d'issue aux problèmes relationnels avec leurs enfants, mais de relever ce qui favorise ces tensions. Ce droit à l'enfant a aussi fait qu'il n'est plus toujours accueilli en grande famille, mais parfois par un parent seul.
L'enfant est membre d'une famille, mais pas seulement de la famille nucléaire. Il appartient à un groupe familial dépassant la réunion des parents et des frères et sœurs. Il a des grands-parents, des oncles et tantes, des cousins, etc. L'exclure de la famille nucléaire par le simple abandon, parfois à plus de mille kilomètres de chez lui, c'est aussi l'exclure de la famille au sens large. L'abandon d'un enfant d'un certain âge peut être comparé aux bans de la cité prononcés à l'encontre de tel ou tel citoyen dans certaines sociétés antiques, qui privaient les bannis de toute personnalité juridique et donc d'existence. Ils n'étaient plus des hommes. Certes l'enfant abandonné n'est pas autant menacé dans sa survie que ne l'étaient les bannis, mais il y a là un ban psychologique et familial. Non seulement, ses parents lui signifient qu'il n'est plus leur enfant, mais, au-delà, que sa famille au sens large n'est plus la sienne. L'écrivain américain Truman Capote a bien fait ressortir le drame de la rupture dans sa nouvelle intitulée Un été indien, où il ne s'agissait pas d'une histoire d'abandon, mais de séparation entre un enfant et son grand-père :
« Il (grand-père) me dit que je serais bien loin de lui et qu'il ne me verrait pas grandir. Il me demanda d'avoir confiance en mes parents et de leur obéir(4). » La nouvelle se conclut sur ces mots : « On ne se donna jamais la peine de retourner là-bas du vivant de grand-père, même si papa n'arrêtait pas d'en parler et, à présent, il n'y avait plus rien là-bas, sinon des souvenirs ; mais peut-être qu'un jour, avant de mourir, je retournerai y vivre(5). »
Dans cette nouvelle, l'enfant n'est pas abandonné car ses parents commencent une nouvelle vie avec lui. Mais la déchirure et la souffrance inhérente, exprimées délicatement, sont déjà profondes. Les liens familiaux dépassent la simple filiation directe et la seule fratrie et on peut se dire que ces enfants abandonnés par leurs parents avaient peut-être parfois des liens plus forts avec leurs grands-parents ou leurs oncles et tantes qu'avec leurs propres pères et/ou mères. C'est là une des caractéristiques de l'homme et un fait anthropologique indéniable - même si elle existe chez certains animaux dans certaines limites -, il connaît tout au long de sa vie une relation avec ses parents et ses frères et sœurs. Et à partir de cette relation naissent d'autres liens, ceux entre ses enfants et ses parents, ses frères et sœurs. L'existence de ces liens multiples entre dans la définition de la particularité de l'homme, et en priver un enfant par l'abandon sans recours familial(6), c'est aussi l'exclure de cette particularité de l'humanité.
Le Christ interrogeait les hommes en leur demandant qui d'entre eux donnerait une pierre à son fils lui demandant du pain, ou un serpent à la place de poisson (Matthieu 7 :9-11). Dans le Nebraska, des portes se sont refermées sur des supplications et des larmes.
(Jean Degert) CPDH - 19/12/08
(1) On peut y ajouter le Porto-Rico, Etat souverain rattaché à l'Etat fédéral américain.
(2) Le principe de la boîte à bébé existe chez plusieurs de nos voisins dont l'Allemagne et la Suisse, ou encore au Japon. A d'autres époques en Europe, à partir du Moyen Age existaient les tours d'abandon.
(3) Sur 34 cas d'abandon 28 enfants venaient de familles monoparentales.
(4) Truman Capote, Un été indien, Rivages, 1987, p. 18.
(5) Truman Capote, Op. cit. p. 52-53.
(6) L'enfant abandonné est placé sous la protection de la loi et ne peut plus retourner dans sa famille d'origine puisqu'il est adopté par l'Etat qui essaiera de le confier à une autre famille. A la mi-novembre, les services sociaux ont décidé de renvoyer un garçon de 11 dans son Etat d'origine, la Floride, mais pas dans sa famille.
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