Le Figaro du 11 juin
2009 s'est intéressé à Intelligender (1), un instrument
permettant aux femmes enceintes d'identifier
le sexe de l'enfant en 10 minutes avec une fiabilité d'environ 80%. Un
test urinaire classique, associé à un composé chimique gardé secret,
donnerait une couleur orange pour une fille et verte pour un garçon. Intelligender est vendu à 35
dollars (25 euros) en drugstores et sur Internet. Il ne peut être mis sur
le marché français, la sélection du fœtus selon son sexe y étant interdite.
Au
moyen d'une seringue, la femme enceinte dépose de l'urine - qui contient des
hormones - dans un flacon. Au contact des hormones, les composés chimiques
changent de couleur. En fonction des hormones, le mélange devient soit orange
soit vert.
Le
principe n'est pas nouveau, depuis 2006 une société américaine, DNA Worldwide (2), commercialise
aux Etats-Unis un test ADNchromosome
sexuel : si le chromosome Y recherché est présent, il s'agit d'un
garçon. Le test également sur le marché britannique depuis 2007, porte
l'innocent nom de Pink or Blue... Si
les parents souhaitent connaître le sexe de l'enfant en 4 jours plutôt que dans
les 6 jours sans certitude de délai, il leur faut débourser 50
livres de plus, environ 240 £ au total. permettant de connaître avec 99%
d'assurance le sexe de l'enfant à partir de 6 semaines. A partir des cellules
fœtales contenues dans une goutte de sang maternel envoyée au laboratoire de la
firme, la mère peut obtenir des précisions sur le
De
quelque manière que se déroule ce test, il
pose le problème d'une discrimination sexuelle plus ou moins autorisée.
Alors que, le 8 janvier 2008, la Cour
d'appel de Versailles a condamné la société Hispano-Suiza coupable de « discrimination en raison de l'appartenance au sexe
féminin » à payer 34 863 euros de
dommages et intérêts pour préjudice financier et moral, la suppression de la
vie selon le sexe a un coût - non judiciaire - bien plus faible : quelques
dizaines d'euros à l'achat du test et pour la part non remboursée de
l'avortement.
Pour aller plus
loin...
C'est
normalement autour de la 14ème semaine d'aménorrhée
(12ème semaine après la fécondation) qu'un éventuel diagnostic prénatal (DPN)
permet de révéler le sexe du fœtus mais les organes génitaux apparaissent déjà
vers la 12ème semaine et sont parfois discernés. La deuxième
échographie ayant lieu vers la 20ème semaine, c'est généralement à
ce moment que les parents peuvent connaitre le sexe de leur enfant, à condition
que le fœtus soit bien orienté. Ces délais se situent dans plusieurs pays
au-delà de l'échéance légale de la possibilité de recours à l'IVG.
Le paradoxe du
désir de maternité sélectif
Si l'on excepte des pays comme l'Inde ou la Chine où l'avortement des
filles est une pratique courante - malgré la loi dans le sous-continent -
l'avortement est en général expliqué par la détresse (très largement appréciée
parfois) de la mère, ou le bien-être futur de l'enfant, la vie de ce dernier ne
devant pas être préjudiciable (une « wrongful
life »). Ainsi la médecine prédictive - mais non fiable - associée à l'idée de confort de vie, sert de justification à la suppression d'embryons
et de fœtus porteurs de tares ou de gènes dont la mutation est susceptible de
causer une maladie telle le cancer (par exemple, le gène BRCA1 et le cancer du sein)
- nous y reviendrons. Le pronostic médical vient contrer le désir d'enfant,
bien des parents s'imaginant que le mieux est alors d'avorter l'enfant.
Les lois de dépénalisation de l'avortement sont
généralement considérées comme des actes légalisant la pratique, alors qu'ils
ne posent théoriquement qu'une dérogation. Le recours à l'IVG se fait
majoritairement pour des raisons de
confort, non pas celui de l'enfant appelé à naître mais celui des parents.
Dans ce cas, il y a un refus de l'enfant que ce choix émane de la mère ou
qu'elle recoure à l'avortement sous pression du père ou d'autres personnes. Il
y a opposition entre la nature et la
volonté. Dans le cas de la sélection sexiste, nous nous situons encore
au-delà, plus en avant dans cette idée de souveraineté des parents.
L'idée du recours au test d'identification sexuelle a été
approuvée par sondage
électronique auquel ont participé 610 lectrices de l'hebdomadaire féminin Elle du 8 octobre 2007 : la moitié
des sondées ont assuré prêtes à l'utiliser et 18 % ont précisé qu'elles
demanderaient ou non une IVG selon le sexe du bébé. S'il ne s'agit que d'un
sondage sur un forum ciblé, donc ne présentant pas autant de garanties qu'un
sondage d'institut, il peut donner un aperçu des dérives. Et témoigner du paradoxe du désir de parentalité sélective.
Des couples seraient prêts à avoir un enfant - un enfant sain, peut-on supposer
-, en désireraient même un, mais seraient prêt à le supprimer selon son sexe.
Un pas supplémentaire est fait dans la souveraineté du couple sur la nature.
Cette souveraineté sur la nature s'exerce à un double
titre : le choix du sexe de l'enfant, mais un choix susceptible de bouleverser l'équilibre démographique.
Les exemples indiens (100 garçons pour 80 filles) et chinois (119 garçons pour
100 filles) sont dramatiques.
Préoccupée par ces choix de société ruinant son équilibre
démographique, et peut-être par souci d'humanité, la justice indienne a ainsi
enjoint les sociétés Google et Microsoft de retirer
les publicités en faveur des moyens de
connaître le sexe de son enfant (3). New Delhi interdit, depuis 1994, à ses médecins de révéler le sexe des fœtus lors des
échographies. La
Chine essaie aussi de contrer ces dérives mais ses moyens
d'actions sont limités, et pour cause : des membres du Congrès
national du peuple qui se disent inquiets, s'opposent néanmoins à une
criminalisation accrue de l'avortement selon le sexe de l'enfant, au nom du
droit de la mère à le connaître. Pourtant nul n'ignore que ce prétendu droit à la connaissance de plus en plus précoce favorise la
sélection. Au Royaume-Uni, pays où il y a une forte présence indienne, de
plus en plus d'hôpitaux refusent
même de dévoiler le sexe du fœtus. Il est impossible de ne pas se douter
que connaître, c'est pouvoir choisir
[en conscience] (4).
Certes, on
pourrait imaginer que le ratio en Occident resterait peu ou prou équilibré - la
fille n'y est normalement pas considéré comme un fardeau familial -, si autant
de garçons que de filles sont supprimés, mais on peut en douter. Et le calcul
ne serait pas pour autant moral, mais juste à visée corrective en remédiant -
sans préméditer le remède - au mal par le mal.
Dans les sociétés où les
filles sont avortées en raison de leur sexe, on peut parler d'une nouvelle anthropologie qui serait
une « andropologie », un discours sur l'homme mâle, et non plus sur
l'Homme. L'humanité est alors ramenée à la masculinité, la féminité n'est
considérée que comme un supplétif. Mais dans tous les cas, que l'on écarte
massivement les filles ou, de manière égale, filles et garçons, on peut parler
d'un nouveau discours : l'eugénisme
sexiste. L'être humain avant d'être une personne serait homme ou femme. (On
peut même ajouter le qualificatif « potentiels », car dans ce
contexte, ils ne sont pas vus comme humains.) Or ce qui protège un individu,
c'est la reconnaissance de sa personne. De plus, si l'on peut discriminer entre
des individus selon leur sexe pour leur reconnaître ou non le droit à la vie,
on introduit l'idée de la propriété des
parents sur l'identité sexuelle de l'enfant. Ce droit de propriété sur son
identité s'agrègerait à celle du droit de disposer simplement de sa vie.
Fondamentalement, la vie et l'identité de l'enfant sont alors traitées comme
des biens parentaux.
La nouveauté de ce
discours est qu'il permet de choisir
très précocement selon l'identité sexuelle en elle-même, mais déjà le choix
d'un enfant non affecté par une tare, même minime, est incidemment le choix du
sexe de son enfant. Cette sélection est autorisée en France.
Un test
relativement interdit en France
Au-delà de l'intérêt du Figaro pour le test
Intelligender, on peut également remarquer la discrimination sexuelle indirecte dans la quête de l'enfant sain.
Si le test est interdit en France, la prohibition n'est
pas stricte : il peut se trouver sur internet sans encadrement légal. De
plus, la recherche aussi précoce du sexe de l'enfant n'est pas interdite en
matière biomédicale. Dans le cadre du diagnostic
préimplantatoire (DPI), elle se fait même 72 heures après la
fécondation. En cas de maladie génétique d'un parent ou d'un de leurs enfants,
on organise un dépistage afin de ne garder que les embryons indemnes de la
maladie.
Une des techniques du DPI, le Fluorescent In Situ Hybridization (FISH, Hybridation
fluorescente in
situ) (5)
permet de déterminer la présence de l'anomalie ou du gène, susceptible de
muter, recherché(e). Cette méthode définit le sexe de l'embryon qui peut, selon
son identité, être alors supprimé si une maladie récessive est liée au
chromosome sexuel, c'est-à-dire s'il sera ou non atteint par la maladie suivant
son sexe. C'est le risque d'aneuploïdie pour les chromosomes sexuels,
c'est-à-dire des chromosomes sexuels manquants ou en surplus.
Ce sont généralement les garçons (chromosome XY) qui sont
concernés par ce risque, car dans le cas de ces maladies récessives liées au
chromosome sexuel, ils ne peuvent compenser par le gène présent sur l'autre
chromosome X contrairement aux filles (chromosome XX). La suppression à des
fins « médicales » concerne donc généralement les fœtus mâles.
Les fœtus - voire les embryons - mâles peuvent, par
exemple, être éliminés dans le cas où ils sont atteints du syndrome de Jacob,
c'est-à-dire sont porteurs d'un double chromosome Y. Les personnes concernées
sont surtout frappées de déficience intellectuelle. On a longtemps associé ce
chromosome mâle supplémentaire à l'agressivité de certains hommes, et cette
croyance médicale - inscrite dans les dictionnaires médicaux - a été à
l'origine de nombreux avortements.
La détection du syndrome de
Klinefelter où l'individu mâle à un chromosome X en surplus conduit aussi à
un rejet de l'embryon (DPI) où à des avortements (DPN). L'affection la plus
importante chez ces individus est leur stérilité à l'âge adulte.
Les filles ne sont pas en reste, elles peuvent être
atteintes du syndrome de Turner ; elles n'ont alors qu'un chromosome X.
Les conséquences sont surtout une petite taille, l'impubérisme et la stérilité.
De même, les embryons féminins sont parfois supprimés dans le cadre du
dépistage des gènes
BRCA1 et BRCA2, qui, mutant, sont responsables des cancers du sein et
ovariens pouvant apparaître des dizaines d'années plus tard. Les embryons
garçons peuvent aussi être supprimés car, porteur, l'homme peut transmettre ces
oncogènes à sa fille. Le risque de suppression est toutefois moindre pour eux,
sauf si les parents pensent préserver ainsi la deuxième génération après eux.
Il y a un lien
entre la recherche de la perfection et celle du sexe de l'enfant : la
possibilité donnée de discerner cette dernière caractéristique via
l'échographie conduit parfois même à des aberrations. Jean-François Mattei, Professeur
de pédiatrie et de génétique médicale, affirme ainsi : « La tentation est grande, quand vous avez le
résultat d'un diagnostic prénatal réalisé avant la douzième semaine, de
solliciter une éventuelle IVG pour raisons personnelles si le sexe de l'enfant
ne convient pas. J'ai même entendu des parents se livrer à une forme de
chantage expliquant que ne voulant absolument pas d'une fille, si le diagnostic
prénatal ne levait pas le doute, l'interruption serait décidée ; il valait
donc mieux accéder à la demande du couple pour sauver un éventuel garçon :
CQFD ! » (6). Appliqué à ce dernier cas, le test Intelligender aurait servi à
l'éventuelle élimination précoce d'une fille... Il aurait viré à l'orange ... la
couleur qui précède l'arrêt.
(Jean Degert) CPDH - 07/07/09
(1) On
s'interrogera sur le choix de ce nom alors qu'il s'agit de révéler le
sexe ; le genre n'est pas le sexe mais une idéologie prétendant abolir la
différence sexuelle au niveau identitaire au moins.
(2) Le nom Worldwide
fait référence à la grande taille du monde... apparemment pas assez large pour
tous, la firme ne pouvant ignorer que ce test servira à avorter selon le sexe
de l'enfant.
(3) Dans un pays
où l'échographie ne doit pas servir à
révéler le sexe de l'enfant, et où l'avortement sexiste est interdit,
l'activité de ces firmes n'est pas sans arrière-pensée. La firme Google a
implicitement reconnu son objectif : « En
Inde, nous n'autorisons pas de publicités pour des produits permettant de
déterminer le sexe avant la naissance. Nous prenons les lois du pays très au
sérieux. » La firme américaine se place ainsi sous la protection des autres
législations nationales qui par leur silence ou leur approbation lui permettent
de promouvoir ces produits et techniques, et elle sait que les Indiens peuvent
accéder à ces publicités en faisant des recherches.
(4) Quand le Pr Jean Claude Ameisen,
professeur d'immunologie et président du comité d'éthique de l'Inserm, qui est
défavorable à ces tests, déclare :
« Interdire de savoir ou
interdire ces sites sur Internet n'est pas la bonne solution, il ne faut pas
infantiliser les gens. Ce qui me gêne, c'est que ces résultats arrivent sans
intermédiaire, en dehors de tout conseil et de tout accompagnement préalable
qui aide la personne à réfléchir de façon responsable. », il manifeste
un excès d'optimisme. Pourquoi chercher à savoir, en payant, même avec un
encadrement le sexe de son enfant avant la limite légale de l'IVG au lieu
d'attendre quelques semaines de plus ? (Par ailleurs, le propos du Professeur témoigne
d'un certain compromis éthique qui légitime le choix de garder ou non l'enfant
par un dialogue éthique).
(5) On visualise
ainsi des zones sur les chromosomes. Si des fragments chromosomiques
spécifiques voire des chromosomes entiers sont fluorescents, le diagnostic
positif est établi.
(6) Jean-François
Mattei, Le diagnostic prénatal,
Dominos Flammarion, 2000, p. 90.