Le
21 novembre prochain, le Prix
spécial de l'éthique du jury 2007 de La
Lettre du Cadre territorial sera
remis à
Henri Caillavet. Mais de quelle éthique s'agit-il ?
Le 19 septembre dernier,
le jury du Prix de l'éthique s'est réuni pour
décerner le Prix de l'éthique 2007 et son Prix
spécial. Auparavant, des lecteurs de La Lettre du Cadre
territorial avaient retenu treize candidats pour être présentés
au jury présidé par l'ancien ministre de François
Mitterrand, Kofi Yamgnane. Ce jury comprend des fonctionnaires
territoriaux et des personnalités d'horizons divers, telles
des journalistes, des politiques ou des philosophes. Le prix de
l'éthique est une reconnaissance du travail d'hommes et
des femmes qui oeuvrent pour le respect de la dignité humaine.
Ainsi, la nièce du Général de Gaulle, Geneviève
Anthonioz de Gaulle, alors présidente d'ATD Quart Monde,
le reçut pour honorer une vie d'engagement auprès des
plus démunis.
Cette année, le
jury a attribué le Prix de l'éthique "Promouvoir
nos valeurs" à Maria Nowak, présidente de
l'Association pour le droit à l'initiative économique
qui pratique le micro-crédit pour aider les demandeurs
d'emplois à créer leur entreprise. Cette récompense
se situe dans la droite ligne de l'intérêt porté
par le Comité du Prix Nobel de la Paix 2006.
Ce qui surprend, c'est
l'attribution du Prix spécial de l'éthique du jury
à Henri Caillavet. L'ancien sénateur, membre du
Comité national consultatif d'éthique depuis
1981, est connu pour ses prises de position en faveur de l'euthanasie
(il est président d'honneur de l'Association pour le
droit de mourir dans la dignité dont il est le fondateur)
et de l'eugénisme.
Dès 1951, le
sénateur Caillavet avait déposé une proposition
de loi en faveur de l'a libéralisation de l'avortement.
Une époque où même le Parti communiste français
était opposé à l'avortement et excluait qui,
parmi ses membres, en faisait la promotion.
En octobre 1987, il était
président d'honneur de l'Association pour la prévention
de l'enfance handicapée qui avait envoyé aux
différents partis politiques français un projet de
proposition de loi daté du 22 mai de cette année-là,
tendant à réduire le nombre des enfants anormaux. Le
premier des quatre articles disposait « Qu'un médecin ne
commettra ni crime ni délit en s'abstenant d'administrer à
un, enfant de moins de trois jours les soins nécessaires à
sa vie quand cet enfant présentera une infirmité
inguérissable et telle que l'on prévoit qu'il ne
pourra jamais avoir une vie digne d'être vécue. »
Ce projet, non suivi de
débat, fut fortement contesté par des personnalités
aussi disparates que le communiste André Lajoinie (1) ou le
Cardinal Lustiger (2), lesquelles virent dans le critère de
« vie digne d'être vécue » retenu
pour décider la vie ou la mort du nouveau-né, un rappel
des heures les plus sombres de la politique nazie.
En 2001, suite au très
controversé « Arrêt Perruche »
(3), le futur lauréat du Prix spécial du jury récidiva.
La Cour de cassation venait de consacrer le droit pour un enfant né
handicapé d'être indemnisé de son propre
préjudice, autrement dit, de son existence.
Le Comité
Consultatif National d'Ethique dénonça alors
cette jurisprudence porteuse de dérives. Seuls deux de ses
membres n'approuvèrent pas cet avis, dont Henri Caillavet
qui dans sa contribution dissidente à l'avis sur «
Handicaps congénitaux et préjudice »
affirma que : « permettre à un enfant handicapé
de venir au monde est une faute parentale et peut être même
le témoignage d'un égoïsme démesuré
». Il conclut en disant sa « conviction que très
prochainement, l'enfant obtiendra le droit incontestable à
ne pas naître handicapé » (4).
Le Collectif contre
l'handiphobie assigna, alors, en justice Henri Caillavet pour
faute intentionnelle et apologie de l'eugénisme. « Il
y a des propos qui tuent, et les paroles de M.
Caillavet en sont », commenta Antoine Beauquier, avocat du
Collectif, ajoutant que « C'est une atteinte inacceptable
pour les parents à la dignité de leur enfant et à
la leur, alors qu'ils ont donné au contraire, la
quasi-totalité de leur vie pour le bien-être de leur
enfant » (5).
Cependant le 10 janvier
2003, le TGI de Paris jugea que le défendeur n'avait commis
ni faute, ni abus de sa liberté d'expression.
Par ailleurs, en tant que
président d'honneur de l'Association
pour le droit de mourir dans la dignité,
Henri Caillavet a affirmé, en 1999, que « Nous
devons avoir la possibilité de ne pas accepter une vie
grabataire au même titre que l'on peut renoncer à une
vie embryonnaire » (6).
Cette idéologie
n'est pas sans rappeler - toute intention gardée,
espérons-le - la politique nazie d'extermination des
malades incurables ordonnée par un décret secret signé
fin octobre 1939 (7), mais daté du 1er septembre (jour de
l'invasion de la Pologne ouvrant la guerre mondiale, pour la sombre
anecdote...). Le décret proposait « d'élargir les
compétences des médecins, afin qu'ils aient le pouvoir
d'accorder la mort par grâce après un très
minutieux bilan critique, à des malades incurables »
(8). Le but était de ne pas faire supporter à la
société le "poids" des handicapés et
des vieillards considérés comme "bouches
inutiles".
La suppression de 70 273
malades permit au Reich de réaliser une économie de 885
439 800 Reichsmark (9)...
Sans le refus de
certaines autorités judiciaires de valider ces mesures
illégales, et sans le soutien d'ecclésiastiques,
comme le cardinal Faulhaber, archevêque de Munich, ou encore
l'évêque de Munster, Clemens August Von Galen, à
l'opinion qui commençait à réaliser ce qui se
passait, cette extermination se serait poursuivie aussi
intensivement.
Aussi grave : il y a
dix ans, le peuple suédois découvrait avec effroi que,
durant quarante ans, l'Etat avait stérilisé plus de
60.000 personnes, hommes et femmes pour préserver la pureté
de la race nordique ou pour des raisons sociales (10). Les handicapés
étaient notamment ciblés. Le coût de leur
traitement pour la société était le motif
avancé. Comme dans l'Allemagne nazie.
Mais, pire encore, si
l'on peut dire, cette politique inhumaine a atteint son comble
entre 1945 (1 747 opérations) et 1948 (2 264) alors
que plus personne n'ignorait les conséquences du délire
perfectionniste du régime hitlérien.
A l'aune de la Morale
et de l'Histoire, l'incohérence entre le choix d'honorer,
précédemment, du Prix de l'éthique, Geneviève
Anthonioz
de Gaulle et du Prix spécial du jury M. Caillavet doit être
relevée. Un parallèle entre
le double négationnisme suédois et l'attitude de M.
Caillavet peut être tenté.
La
lauréate du Prix de l'éthique, au prestigieux nom,
avait connu l'enfer des camps dont elle avait témoigné
dans un ouvrage (11). Cette tragique
expérience la conduisit à prendre la défense des
plus démunis, ce que certains nommeraient « bouches
inutiles ». Henri Caillavet, lui, fut interné, le
28 octobre 1940, durant 24 heures, au camp de Noë,
un centre de séjour surveillé destiné aux
couples âgés de plus de 60 ans et aux infirmes. Chacun
en a retiré une leçon de vie différente.
Comme la Suède,
alors que l'Indicible se dévoilait devant les armées
de Libération, durcissait sa politique de stérilisation,
M. Caillavet n'a pas retenu l'enseignement du siècle qu'il
a traversé.
Parlant d'égoïsme
des parents qui attendent un enfant qui sera handicapé, on se
demande à quoi fait référence M. Caillavet.
Personne ne peut accuser ces couples de ne pas se sacrifier quand on
sait les contraintes qu'ils acceptent. Les réponses les plus
évidentes à la question semblent n'être, alors,
que les suivantes :
Soit, pour Henri
Caillavet, ces parents seraient égoïstes vis-à-vis
de l'enfant qui n'aurait pas demandé à exister.
Soit, ces parents
seraient égoïstes vis-à-vis de la société
à laquelle ils imposeraient une charge financière
supplémentaire.
La première
réponse entraîne l'objection selon laquelle personne
n'est habilité à déterminer qu'une personne
doit vivre ou mourir en raison de son handicap, notamment au prétexte
qu'elle en serait moralement affectée. Lorsque le Collectif
contre l'handiphobie porta plainte contre Henri Caillavet, des
personnes handicapées et des parents se réunirent sur
les marches du palais de justice de Paris pour dénoncer la
violence de ces propos."Halte à tous les racismes",
"Tous couleur d'homme !" pouvait-on lire sur les
banderoles. Affirmer qu'une personne non encore née, qui n'a
nullement manifesté de volonté de ne pas exister, a
« le droit incontestable à ne pas naître »
est un crime, une assertion niant l'autonomie de la personne et ses états d'âme au prétexte de la
soulager. Quelle fourberie juridique que nier le droit de vivre en
habillant cette proposition sous le verbiage de « droit à
ne pas naître » qui n'a aucune
consistance juridique puisque seuls les sujets de droits ont des
droits ! Cela n'est qu'encorner la vie ! Prétendre
avoir le droit de décider de la vie et de la mort d'un
handicapé, pour des motifs économiques ou autres
prétendument morales, c'est là le véritable
égoïsme.
La seconde réponse emporte cette autre objection : par
fiction, la société repose sur un contrat. Il s'agit
d'un contrat tenant compte des éventuels aléas, comme
nombre de contrats en prévoient. Sa dimension empathique, plus
ou moins inconsciemment liée au droit naturel, est due au fait
que ce contrat est celui du vivre ensemble, et non un échange
mercantile. Ainsi, des parents sont en droit d'attendre une
assistance de la société pour faire face au handicap de
leur enfant. M. Caillavet ne le sait que trop bien, lui qui avait
déposé une proposition de loi « tendant à
octroyer pour tout demandeur d'emploi ayant été
accepté un nouveau travail salarié, la différence
de rémunération brute en rapport avec son emploi
antécédent » (12). Pouvant comprendre les
aléas de la vie professionnelle et ayant proposé de
pallier les déficiences, il est étonnant que l'ancien
élu n'applique pas les mêmes principes, non pas à
un accessoire de l'existence, savoir le confort, mais à
l'existence elle-même.
Il est alors permis de se
demander quels ont été les critères retenus par
le jury pour attribuer ce Prix spécial de l'éthique à
Henri Caillavet. Le jury a-t-il voulu récompenser celui qui
défend le don d'organes ou celui qui n'a pas tiré
les mêmes leçons de l'Histoire que Geneviève
Anthonioz
de Gaulle ? Les deux, nous
apprend-on,
regroupées sous les noms d' « Ethique »
et d' « humanisme ». A cela,
s'ajouterait son « courage politique » qui
l'a(urait) poussé à prendre des décisions peu
populaires au risque de perdre une partie de son électorat.
Des motifs plus nobles
que la défense de l'eugénisme et l'euthanasie ont
contribué à sa récompense : sa proposition
de loi instituant la lutte contre la discrimination fondée sur
le sexe ou sa proposition de loi tendant à contrôler les
recherches sur la fécondation artificielle humaine et à
interdire les manipulations génétiques. Cependant, ces
positions-ci sont partagées par bon nombre de députés
et sénateurs, sans qu'aucun d'eux ne soit aussi récompensé
à ce titre. Il est permis, alors, de ne pas douter que ce qui
a réellement pesé dans l'attribution de ce prix,
c'est son combat contre la vie portant le masque mortuaire de la
dignité humaine.
Il est grave de ne pas
remarquer les contradictions de celui qui a dit « On ne peut
pas faire n'importe quoi dans ce domaine : Il faut une demande écrite
ou incontestable d'euthanasie. Cette demande doit être libre,
consciente, réitérée et surtout révocable.
» A partir de quand la demande
n'est-elle plus révocable ?
A l'heure où le
président du Comité consultatif national d'éthique
met en garde contre les risques d'eugénisme sous couvert de
morale (14), où le Président de la République
souhaite, dans la lignée de son prédécesseur,
faire une place aux handicapés (15), et alors que la Haute
autorité de santé a recommandé au ministère
de la Santé une modification de la loi pour autoriser un
dépistage plus précoce de la trisomie 21 (16), cette
récompense peut ressembler à un inquiétant label
de moralité et d'honorabilité des positions de M.
Caillavet et encourager les dérives.
Jean Degert
Pour le CPDH (Comité Protestant
évangélique pour la Dignité Humaine)
www.cpdh.info
_________________________
La
cérémonie aura lieu le Mercredi 21 novembre prochain à
10h30 Paris Expo - Porte de Versailles- Village Territorial à
l'occasion du Salon des Maires et des Collectivités locales
1) Intervention devant les dirigeants
d'association d'handicapés le 15/12/1987.
2) Le Matin 06/11/ 1987.
3) Mme Perruche qui avait
signalé son choix d'interrompre sa grossesse dans le cas où
le diagnostic de la rubéole serait confirmé. La rubéole
n'ayant pas été détectée, Mme Perruche
avait accouché d'un enfant gravement handicapé.
D'appel en pourvoi, les parents étaient arrivés
devant la Cour de cassation, laquelle a énoncé, dans un
célèbre considérant, que « Dès lors
que les fautes commises par le médecin et le laboratoire dans
l'exécution des contrats formés avec Mme X avaient
empêché celle-ci d'exercer son choix d'interrompre
sa grossesse afin d'éviter la naissance d'un enfant
atteint d'un handicap, ce dernier peut demander la réparation
du préjudice résultant de ce handicap et causé
par les fautes retenues ». (Assemblée plénière
17 novembre 2000). Ce disant, cette jurisprudence affirmait que la
vie pouvait être un préjudice.
La Cour de cassation en
admettant l'indemnisation du préjudice de l'enfant en plus
de celui des parents reconnaissait implicitement qu'il y a des
vies préjudiciables qui ne valent pas la peine d'être
vécues. Par la suite, le député catholique,
Jean-François Mattéi, déposa une proposition de
loi, votée par la droite et la gauche, le 4 mars 2002, niant
le droit à être indemnisé pour le «
préjudice d'être né ».
4) Avis 68 du CCNE « Handicaps
Congénitaux et Préjudice » ; Famille
Chrétienne 30/06/01 - 06/07/01 ;
http://www.genethique.org/carrefour_infos/textes_officiels/titres_textes/avis68CCNE_mai2001.htm.
5) Famille Chrétienne, n°
1298 du 30 novembre au 6 décembre 2002.
6) Conférence donnée
au Cercle Républicain, 25 mai 1999.
7)
Hans Buchheim, "Gutachten des Instituts für Zeitgeschichte"
in Illustriert Geschichte des dritten Reiches Kurt Zentner Köln.
8) IMF, vol XXVI, p. 169.
9)M.-G. Steinert, "L'Allemagne
national-socialiste 1933-1945", Université
de Paris I, Impr. Nationale, p. 262
10)
http://www.radio-canada.ca/nouvelles/01/1360.htm.
11) La Traversée de la nuit,
Point Seuil.
12) Texte n° 114 (1982-1983)
de M. Henri Caillavet et plusieurs de ses collègues,
déposé au Sénat le 30 novembre 1982.
13)
http://www.ephphata.net/euthanasie-Caillavet.html.
14) Entretien
du 3 février 2007, Le Monde ;
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3244,36-863262@51-861907,0.html.
15)
http://www.ljdd.fr/cmc/politique/200723/handicap-sarkozy-s-engage_27394.html.
16) 5 juin 2007, La Croix ;
http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2305076&rubId=4076.